LES CHANTS DE FLEURS
La fleur est la forme la plus brève de l'éternité.
Il arrive un moment de l'année où la terre ne peut plus garder son secret. Depuis des semaines elle pousse en silence, elle boit les pluies, elle mâche la lumière, elle fait monter dans ses veines une sève têtue. Puis, soudain, elle éclate. Les fleurs paraissent. Elles sont un jaillissement et l'épanouissement d'un appel ancien. Quelque chose qui dormait dans la profondeur consent enfin à paraître. Rien n'y est précipité; tout y est pourtant surprise! Et pourtant, chaque fleur éclot comme une promesse tenue qui prend corps.
Aboutissement d'une espérance à son sommet, la vie semble entrer en elles en extase. Elles se donnent tout entières dans une jouissance de formes, de couleurs et de parfums. Mais cette extase est brève. Les fleurs connaissent la loi profonde des cycles : au sommet de l'expansion commence déjà le retournement. La vie y devient si intense que la mort s'y presse dès lors comme une alliée invisible. Les fleurs portent en elles leur effacement futur et s’y plient avec une souveraine élégance. Car elles sont précieuses précisément parce qu'elles sont éphémères. Elles condensent l'infini dans une durée minuscule. Elles nous enseignent que la beauté n'est pas faite pour durer mais pour révéler. Leur disparition n'est pas leur contraire mais leur accomplissement.
Si les fleurs n'existaient pas, le monde pousserait sans fin comme une phrase qui oublierait son souffle. Elles introduisent une respiration dans le devenir. Elles sont le point d'orgue de la grande musique végétale. Elles arrêtent un instant pour laisser éclater la beauté avant que la musique ne reprenne… l'instant où le thème s'accomplit avant de renaître autrement car elles rappellent la racine dont elles procèdent et créent déjà la graine qui leur survivra ; mémoire et avenir dans un même geste. Les fleurs rendent visible ce rythme. Elles composent un chant choral devenu couleur en donnant à voir ce que la musique donne à entendre : une succession de tensions, d'accords et de silences qui ne s'immobilisent jamais.. Elles sont une poésie qui n'a pas besoin de mots.
Dans le grand royaume des verts, des gris, des terres brunes et des ombres noires, elles sont des pierres précieuses lancées à poignées ouvertes. Les rouges chantent profond, les jaunes éclaboussent l'air de soleil, les bleus ouvrent des fenêtres dans l'infini, les blancs gardent encore un peu de l’aube. À les contempler, on comprend que la beauté n'est jamais un luxe. Chaque fleur est une fonction essentielle du vivant. Derrière le raffinement des pétales travaille la nécessité de la fécondation. Derrière la délicatesse des parfums se cache l'appel lancé aux insectes. Derrière la géométrie des corolles se déploie une intelligence ancienne où chaque courbe, chaque symétrie, chaque couleur répond à une nécessité plus vaste qu’elle-même. La fleur recueille le soleil. Elle en est le réceptacle et l'amie. Elle transforme la lumière en présence visible. On dirait que le soleil, incapable de demeurer sur la terre, délègue aux fleurs une part de sa splendeur. C’est ainsi que les jardins sont nés du désir des hommes de vivre plus près de cette abondance de beauté en offrant à la nature un lieu de conversation. Aussi, les bouquets sont des jardins que l'on emporte dans ses mains, des morceaux de paysage confiés à une chambre pour qu'elle continue de respirer.
Le triomphe de la floraison ne dure guère. C'est justement parce que la vie atteint ici sa plus grande jouissance que déjà l'ombre commence à marcher derrière elle. Les fleurs ne s'y opposent pas. Au contraire, elles se donnent sans retenue en s’épanouissant avec générosité car elles savent transformer le soleil en matière.
À les contempler, on comprend que la beauté n'est jamais un luxe. Elle est une fonction essentielle du vivant. Derrière le raffinement des pétales travaille la nécessité de la fécondation. Derrière la délicatesse des parfums se cache l'appel lancé aux insectes. Derrière la géométrie des corolles se déploie une intelligence ancienne où chaque courbe, chaque symétrie, chaque couleur répond à une nécessité plus vaste qu’elle-même. En effet, autour d'elle gravite un peuple aérien. Les insectes les reconnaissent comme une demeure. Chaque printemps recommence cette alliance. Toute floraison ressemble à un rite. Les insectes y participent comme des officiants. Les abeilles, les bourdons, les coléoptères, les papillons composent autour d'elles une danse immémoriale. Les papillons semblent être les fleurs devenues aériennes. Même texture de lumière, même fragilité, même opulence, même force délicate. Les uns prolongent les autres dans un même rêve de métamorphose. On dirait que certaines fleurs ont appris à voler, ou que certains papillons se sont souvenus d'avoir été des pétales. Cette proximité se retrouve jusque dans le déroulé de leurs fréquentations. Les blancs puis les jaunes apparaissent d'abord comme une lumière terrestre; viennent ensuite les bleus, les violets, puis les formes complexes de l'été. À mesure que la saison avance, la nature semble réfléchir sur elle-même, approfondissant sans cesse la géométrie de ses inventions. Car les fleurs sont une géométrie vivante. Elles réconcilient le nombre et le souffle. Rien n'y est arbitraire. L'ordre s'y fait grâce. La symétrie devient tendresse. Les formes semblent avoir été pensées par une intelligence qui préfère convaincre par la beauté plutôt que par la force.
Oui! les fleurs sont des psycho-pompes guidant sans bruit la continuité du monde tout autant pour les êtres humains que la nature, toujours présentes pour vénérer, remercier et aimer, accompagner et renouveler. Après les incendies, après les guerres, après les hivers, après les ruines, une fleur suffit parfois à témoigner que la vie a repris. Elle ne nie pas les décombres ; elle les transfigure. Elle affirme que la douceur peut être plus puissante que la violence et que cette douceur est une force. Elle demande notre soin parce qu'elle prend soin du monde. Sans les fleurs, la continuité de la vie sur la terre vacillerait. Leur beauté est une responsabilité autant qu'un émerveillement. On comprend alors pourquoi les vieilles histoires leur donnaient les fées pour compagnes. Les fleurs habitent naturellement le pays des enchantements. Elles ne prouvent rien ; elles rendent le merveilleux crédible et leur existence est si juste qu'elles paraissent inventée par la joie elle-même.
Eva Nonna Sederstam

